vendredi 21 septembre 2007

HEY MISTER DJ !



Mixer pour des lesbiennes est ce qu'il y a de plus dur, demandez à tous les djs que vous connaissez, ils vous diront tous la même chose. Mixer à une barmitzwa, un mariage, les 20 ans de votre copine ? Easy ! Pour des lesbiennes énervées un samedi ou pire un vendredi soir ? Aïe aïe aïe, Fany qui en a fait les frais pas plus tard que le w.e dernier pourra vous le confirmer, il n'y a rien de plus délicat.

Yvan a toujours su, lui.

Je l'ai recruté au tout début. Ca devait être en décembre 1997. Il faut dire que Michèle et moi galérions pour trouver quelqu'un capable de faire bouger les 300 lesbiennes des vendredis et samedis. Yvan mixait depuis un moment déjà dans la boite d'en dessous, le Scorp'. Il a monté les escaliers, et hop!
Pendant les presque 10 ans qui ont suivis cette nuit là, il a joué tous les samedis et plusieurs vendredis. Au tarif syndical, il enchainait tubes après tubes qu'il enregistrait souvent sur MTV. Les clientes adoraient, il n'y avait rien à faire. Si par malheur il devait s'absenter, le remplaçant était condamné à ramer toute la nuit, ce qui faisait 7 heures de mix non-stop à s'entendre dire "T'as pas Madonna ?", "Tu vas mixer comme ça toute la nuit ? ", "Et le zouk, c'est à quelle heure le zouk ?"...
De fil en aiguille, d'année en année, il a bien tenté de partir voir ailleurs si c'était mieux. Mais il est revenu. Il était chez lui. Il avait une totale liberté d'action et les soirées se déroulaient presque d'une façon automatique. Il est évident que certains mixs furent anthologiques et d'autres franchement insupportables. Il était "dedans" ou il buvait tranquillement avec ses potes dans la cabine en attendant que ça se passe. Normal.

Je me souviens d'une fois où je lui ai hurlé "Yvan, arrête la musique !". C'était "Règlements de comptes à OK Corral" sur la piste. Un grand vide s'était crée malgré les centaines de meufs et quelques-unes, bien attaquées, avaient fracassé une bouteille de champagne sur la tête d'un de leur copain. Une fois sortis et que Yvan, avec un petit sourire en coin, histoire de calmer le jeu, redémarrait en souplesse avec une série de slows, la fille pleurait "Mon frère, jte jure j'ai pas voulu faire ça" et lui "Non mais t'as vu ma tête (la main sur son tee-shirt posé sur son crâne s'imbibait de sang à vue d'oeil), jsuis pas ton frère, t'entends ? Jsuis pas ton frère !".

Comme tous les DJs, il avait ses fans et ses ennemis jurés. Je n'ai jamais cru au pseudo concept qui voudrait que "la masse" puisse "améliorer" ses goûts musicaux si on lui impose des morceaux. J'ai juste vu l'impact croissant d'MTV, et l'avènement de la politique agressive de certaines radio "djeun's". La population qui fréquentait le Pulp les vendredis et samedis avait une moyenne d'âge qui est restée stable au fur et à mesure des années. Certes, il y avait quelques habituées, mais l'ensemble se renouvelait sans cesse, au gré des saisons, des modes, des clans. Alors Yvan, imposait les choix musicaux de la majorité des 17-25 ans : la dance, certains standards de R'N'B, des incunables disco et autres tartes à la crême lesbiens (madonna, mylène...), sans compter tous les tubes passagers (lambada, las ketchup...) et autres merdes radiophoniques.
Secrètement, il passait écouter certains Djs électro les jeudis mais clairement, ce n'était pas son environnement, bien qu'il jouait aussi les classiques de Chloé ou certains UR.

Drôle de coïncidence que sa mort au moment de celle du Pulp. Manquait juste la rentrée qu'il aurait dû faire.

MY ONLY FRIEND, THE END.



"ILS" ont muré l'entrée. "ILS" ont retiré les hauts vents (où jamais "le pulp" ne fut imprimé). On regarde cette façade qu'on n'a jamais vraiment regardée. C'est là et ce n'est pas là non plus.
Pourtant c'est bien derrière ce tout nouveau mur que se logent encore nos souvenirs. L'esprit s'accroche au ciment et reconstitue l'intérieur, juste derrière les briques.

J'entend les basses résonner, les gens dans l'entrée parler, il y a de l'animation derrière le comptoir du vestiaire, je pousse les portes battantes, la musique explose dans mes tympans, la chaleur me happe avec son odeur et sa moiteur si significative, le brouhaha est omniprésent, l'effervescence est à son comble derrière le bar, il faut se glisser le long d'innombrables corps chauds pour pouvoir avancer, des dizaines d'électrons libres, la température monte, à gauche plusieurs personnes assises dans le salon me regardent passer, il est difficile maintenant d'avancer, les corps se transforment en murailles, progression aveugle, contacts pénibles, la pénombre s'installe, un moment la tentation de rebrousser chemin s'imisce mais l'avantage acquis pousse à continuer, la fièvre gagne, le dj embrase la foule présente, des mains, des cris se lèvent, il faut participer, poser ses affaires et se mettre à danser...